Actualités
et débats


LES CHRONIQUES
DE JACQUES


VIENT DE PARAÎTRE

OPINIONS







Un nouveau modèle de société civile


Mme Jean L. Cohen
Columbia University

et Andrew Arato

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Ce texte correspond à l'introduction du livre "Civil Society and Political Theory", publié aux presse du MIT, en 1992. Avec la permission des auteurs nous en reproduisons ici l'intégralité, telle que traduit par Marie Ploux, et publié dans le numéro 564 (juillet 1993) de la revue Temps Modernes. Les NOTES, nombreuses dans le texte original, ont été omises par la traduction.

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Nous sommes à la veille d'une profonde et radicale modification de notre compréhension des sociétés modernes. Celle-ci a déjà été dénommée à partir de points de vue différents, mais les expressions ambigues de " société postindustrielle " et " société postmoderne " ne retiennent que le seul aspect positif des questions d'ordre économique et culturel. Or notre intérêt se porte vers le politique. De ce point de vue, ces termes forgés à l'aide de ce préfixe, qui implique un " après " ou un " au-delà ", ne décrivent qu'improprement les modifications intervenues dans l'ordre de la culture politique et des conflits sociaux. Il s'ensuit que, pour diverses raisons, empiriques et théoriques, les anciens modèles hégémoniques se sont désintégrés, en même temps que les certitudes et les garanties qui les accompagnaient. Nous sommes pris, depuis une vingtaine d'années, dans un mouvement de renouveau de la pens4e politique et sociale.

En réaction à l'effondrement des deux paradigmes dominants de la période antérieure - libéralisme et néomarxisme -, certains ont tenté d'insuffler une vie nouvelle à la théorie politique par une " réactivation du rôle de l'Etat ". Si cette approche a donné naissance à de fort intéressantes analyses théoriques et empiriques, la focalisation sur l'Etat n'a pas permis de prendre en compte la nouveauté du débat politique ou des enjeux de la lutte sociale. Cet intérêt exclusif pour l'Etat agit comme antidote au fonctionnalisme réducteur de nombreux modèles néo-marxiens et libéraux, pour lesquels le système politique serait un prolongement, un reflet ou un instrument des structures de sélection et de domination économiques (de classe) ou sociales (de groupe). De ce point de vue, le mouvement théorique a assurément affiné l'analyse, mais pour tout ce qui ne relève pas du domaine de l'Etat, le nouveau paradigme s'inscrit dans le prolongement de la tendance réductrice du marxisme et du néo-marxisme, en ce qu'il confine à expliquer les formes de l'action collective d'aujourd'hui par les rapports et les intérêts de classe. Cette analyse ne cède en outre aucune place théorique aux secteurs publics - juridique, associatif et culturel - de la société, et néglige par conséquent de nombreux aspects de la lutte sociale contemporaine, au deumeurant fort intéressants et porteurs de normes nouvelles.

En revanche, le " discours de la société civile " actuel est précisément centré sur des nouvelles formes d'action collective qui ne se fondent en général pas sur des rapports de classe, mais bien sur les institutions publiques, sociales, juridiques et associatives auxquelles elles sont liées. Celles-ci sont distinctes, à la fois, de l'Etat et de l'économie de marché capitaliste. S'il est vrai que pour comprendre les changements radicaux qui affectent à la fois l'Amérique latine et l'Europe de l'Est, il est nécessaine de prendre en compte le rôle de l'Etat et de l'économie, le concept de société civile est indispensable pour saisir les enjeux de ces " passages à la démocratie " et reconnaître leurs acteurs les plus responsables. Ce concept s'avère également nécessaire pour qui veut analyser l'importance des changements comparables qui touchent les pays occidentaux, comprendre leur spécificité géographique et historique et mesurer les enjeux des luttes. Il nous faut donc mieux appréhender le sens du concept de société civile et les formes qu'il revêt, si nous voulons découvrir, après l'effondrement du marxisme, sinon un projet commun capable d'articuler les expériences de " transition " et les initiatives sociales radicales qui sont prises dans les anciennes démocraties libérales, mais à tout le moins, les conditions d'un éventuel et fructueux dialogue entre ces deux composantes.

Nous avons, il est vrai, tendance à postuler l'existence d'un projet commun, et en ce sens nous sommes postmarxistes. En d'autres termes, l'essence pluraliste de notre projet le place dans la perspective universaliste de la critique théorique et non dans la perspective relativiste de la déconstruction. L'enjeu n'en est pas simplement un choix théorique arbitraire, et nous sommes impressionnés de voir l'importance prise en Europe de l'Est, en Amérique latine et dans les démocraties capitalistes avancées, par la lutte pour la conquête et l'élargissement des droits, l'émergence d'espaces pour la vie associative et les initiatives populaires, la création d'institutions favorisant les débats publics. Aucune interprétation ne peut prétendre rendre compte de ces aspirations sans insister sur les deux orientations communes, qui en transcendant la géographie et les systèmes socio-politiques, tissent la trame normative qui relie les droits, les associations et les divers publics. Nous avons la conviction que la société civile constitue la meilleure clé herméneutique pour accéder à ces deux ensembles communautaires, pour autant qu'on la comprenne comme espace de regroupement des acteurs sociaux les plus engagés, et de leurs alliés.

Nous sommes donc persuadés que la ré-émergence récente du " discours de la société civile " se trouve au principe d'une mutation profonde et positive de la culture politique contemporainte. Malgré la prolifération de ce " discours " et du concept lui-même, aucune théorie systématique de la société civile n'a pas encore été mise en oeuvre. Cet ouvrage a donc pour objectif d'avancer dans ce sens. Néanmoins, une théorie systématique ne peut se construire directement à partir de la compréhension que les acteurs ont de leur propre rôle, et exige une analyse plus distanciée et critique des possibilités et des contraintes de l'action. Une telle théorie doit s'articuler sur les débats théoriques pertinents de l'heure. En théorie politique aujourd'hui, les enjeux des polémiques semblent disposés autour d'axes déconnectés du couple que constituaient au XIXe siècle, la société et l'Etat. Ceci peut paraître constituer, à première vue, un obstacle à l'élaboration d'une théorie de la société civile. Nous sommes néanmoins intimement convaincus que le problème de la société civile et de sa démocratisation est présent dans ces débats et qu'il offre un terrain théorique favorable à la résolution de leurs contradictions internes.


Trois débats semblent dominer les polémiques qui ont agité ces quinze ou vingt dernières années. Le premier fait suite à une controverse plus ancienne, propre à la théorie de la démocratie et qui s'organise autour d'une controverse opposant les partisans du modèle de la démocratie élitaire, à ceux de la démocratie participative.** Le second débat, géographiquement circonscrit à l'Amérique du Nord, oppose ce qu'il est convenu d'appeler " le libéralisme (des droits) " au " communautarisme ". Même s'il semble se placer sur le même terrain, ses termes en diffèrent considérablement en ce qu'il ne s'inscrit pas dans l'opposition entre empiristes et normativistes, mais relève exclusivement du domaine de la philosophie politique normative. Le troisième débat, qui oppose les néoconservateurs partisans du marché libre aux défenseurs de l'Etat providence, a nourri une vaste controverse de part et d'autre de l'Atlantique. Le contexte en est évidemment fourni par la crise patente de l'Etat providence, qui a émergé dans la conscience politique au milieu des années 70. Ces trois débats sont évidemment liés entre eux. Néanmoins, chacun d'eux s'est cristallisé en un ensemble distinct d'antinomies, toutes également stériles. Personne toutefois ne semble avoir encore pris conscience que le discours, certes hétérogène et relativement dispersé par lequel la société civile marque son renouveau, puisse intervenir dans ces débats eux-mêmes et servir à en résoudre les contradictions. Aussi nous proposons-nous de résumer ces discussions dans l'introduction qui va suivre et de démontrer en quoi notre ouvrage peut prétendre proposer un modèle théorique nouveau.

LES DÉBATS DANS LA THÉORIE POLITIQUE CONTEMPORAINE DÉMOCRATIE ÉLITAIRE/DÉMOCRATIE PARTICIPATIVE

On peut dire, sans craindre d'exagérer, que le débat qui oppose le modèle de la démocratie élitaire à celui de la démocratie participative a tourné en rond depuis qu'en 1942 Schumpeter lançait dans Capitalisme Socialisme et Démocratie son défi aux normativistes. Schumpeter définit " la méthode démocratique (comme étant) l'organisation institutionnelle de la décision politique qui permet aux individus d'acquérir le pouvoir de décision, en se mettant en compétition pour remporter les suffrages populaires ". Depuis, sa thèse constitue le coeur même de la conception de la démocratie élitaire. La démocratie n'est définie ni comme un type de société ni comme un ensemble d'objectifs moraux, et pas davantage comme un principe de légitimité, mais comme le moyen de choisir les dirigeants politiques et de constituer les gouvernements. Le modèle élitaire se targue d'être réaliste, descriptif, vérifié dans les faits, et seul adapté aux conditions de la société moderne.
Loin de céder aux mirages de l'utopie qui feraient envisager l'abolition de tout système dé pouvoir, de l'opposition dominants-dominés, cette approche affirme au contraire qu'aucune société, et en tout cas aucune société moderne, ne saurait fonctionner sans ces deux composantes. Une conception " réaliste " des sociétés démocratiques oblige à admettre que le moteur du système politique est le pouvoir, comme le profit est celui de l'économie. La lutte pour la conquête et son exercice constitue le principe même du politique. Les sociétés démocratiques se distinguent donc de celles qui ne le sont pas, par la manière dont le pouvoir fonctionne et, dont les décisions sont prises: tant qu'un certain nombre de droits civiques fondamentaux sont respectés et que se tiennent des élections libres au suffrage universel, tant qu'une alternance du pouvoir acceptée par les élites se pratique sans violence ou discontinuité institutionnelle, tant que les décisions sont le fruit de compromis négociés par les élites et admises par le peuple, on peut considérer qu'il y a démocratie. Il s'agit, évidemment ici, essentiellement de la capacité d'un gouvernement à prendre des décisions, à les appliquer et à assurer des transitions sans heurts : en un mot, d'assurer la stabilité.

Ce modèle prétend rendre compte d'une manière empirique, descriptive et fonctionnelle, des pratiques politiques qui sont considérées comme démocratiques. Il n'implique aucunement que les électeurs aient à décider d'un programme politique ou à, prendre des décisions d'ordre politique, ils n'ont pas le choix des questions à débattre ni de rôle à jouer dans la détermination des options politiques. En réalité, les dirigeants (les partis politiques) déterminent des pôles d'intérêts et choisissent ceux qui seront mis en avant. Ils décident en outre des points à débattre et façonnent l'opinion publique. La seule fonction du vote est de choisir entre les " offres de pouvoir" présentées par telles ou telles élites politiques, et d'accepter que celles-ci en deviennent les maîtres-d'oeuvre. Les électeurs sont des consommateurs, les partis politiques des entrepreneurs qui fournissent une alternative toute faite ainsi que les équipes de personnel adéquat et créent ainsi la demande. Ils se soumettent à la volonté du consommateur uniquement pour que les électeurs-consommateurs choisissent, en votant par " oui " ou par " non ", leurs " représentants " parmi un éventail de candidatures présélectionnées. En bref, de telles théories de la démocratie tendent explicitement à réduire le contenu normatif du terme de démocratie à un ensemble d'éléments minimaux, qui participent d'une conception fondée sur le libre-échange et issue davantage du modèle de l'économie de marché, que de modèles de citoyenneté plus anciens.

La lutte pour la conquête du pouvoir politique et l'application des décisions constitue évidemment le noyau même de ce modèle de démocratie. L'élément compétitif est considéré comme source de créativité, de productivité, de responsabilité et de capacité à réagir. Par l'ultime sanction que représentent les élections, avec la compétition obligée entre élites qu'elles impliquent, la légitimité est assurée et les autorités, sensibilisées à la diversité de la demande, sont responsables devant les citoyens, et capables d'élaborer des compromis. Ce modèle de démocratie repose évidemment sur certains présupposés qu'il devrait normalement s'avérer capable de reproduire: c'est à-dire l'existence de dirigeants compétents ouverts à la diversité des opinions, la limitation du champ de décision politique et une culture politique élitaire fondée sur le contrôle démocratique. Ces préalables impliquent à leur tour l'existence d'un pluralisme ou clivage social que la méthode démocratique institutionnalise en une compétition non violente afin d'établir positions et influences. Une condition est jugée indispensable à la stabilité et à l'efficacité d'un système politique la garantie contre une trop large participation des citoyens, qui doivent, en quelque sorte, accepter une division du travail entre eux-mêmes et leurs élus. Ainsi donc, ce modèle de démocratie tient le vote à bulletin secret, les droits civiques, l'alternance, la tenue d'élections compétitives tenues à intervalles réguliers et la confrontation entre partis, comme les éléments essentiels de toute conception moderne de la démocratie, si tant est que celle-ci trouve une place dans les sociétés modernes complexes.

Pris tel quel, ce dernier argument nous paraît extrêmement convaincant. Mais la critique normativiste du modèle élitaire l'est également. Elle acquiert d'ailleurs une force évidente si on considère que celui-ci a tendance à prôner l'atonie, l'initiative privée et la protection du système politique contre les " excès " des revendications populaires, en tant que principes démocratiques; les élites étant seules habilitées à apprécier ces excès. Les normativistes font remarquer, à juste titre, que ce qui donne stabilité et continuité à une politique n'est pas assimilable à ce qui la rend démocratique. Du point de vue de la théorie participative, ce modèle représentatif est à la fois trop large et trop étroit. Définir une politique comme démocratique parce qu'elle permet la tenue régulière d'élections libres et garantit les droits civiques - sans tenir compte des types d'institutions publiques ou d'organisations privées mises en place - revient à donner un label de légitimité démocratique à une multitude de sociétés que l'on exonère ainsi de toute analyse critique. En même temps, le concept de démocratie dont il s'agit ici est trop étroit, car il est défini par des règles qui n'ont que peu de rapports avec les procédures et les présupposés qui impliquent l'élaboration d'une politique par le débat et le libre accord. A dire vrai, les théoriciens de la participation soutiennent que le modèle " réaliste " a tellement appauvri le concept de démocratie que celui-ci en a perdu tout lien avec son sens originel. Qu'en reste-t-il en effet, si on élimine l'auto-détermination, la participation, l'égalité politique, les débats pour l'élaboration des choix politiques et l'action d'une opinion publique autonome sur les décisions? Bref, en payant son tribut au réalisme, le modèle élitaire laisse échapper ce qui a toujours été considéré comme l'essence même du concept de démocratie, c'est-à-dire le principe de citoyenneté. En outre, en réduisant le concept de démocratie à une méthode de choix de dirigeants et à des procédures permettant l'élaboration de la politique par des élites en situation de concurrence, ce modèle sacrifie les principes mêmes de la légitimité démocratique, dont il est néanmoins une excroissance parasite. Il devient ainsi impossible de distinguer le rituel formaliste, la distorsion systématique, le consensus organisé, et la manipulation de l'opinion publique de ce qui constitue une authentique vie démocratique.

Suivant ce modèle, en effet, ce qui est bon, pour les dirigeants l'est aussi pour les citoyens; dirigeants et citoyens qui occupent les deux pôles extrêmes de la vie politique; à savoir l'exercice du pouvoir et l'élaboration de la volonté publique et de l'opinion. Prise dans ce sens, la démocratie ne limiterait pas aux seules élites la possibilité d'acquérir une culture politique démocratique, mais l'étendrait à tous les citoyens. Et n'est-ce pas grâce à l'expérience politique que se développe une conception de la vertu civique, qu'on apprend à tolérer la diversité, à tempérer le fondamentalisme et l'égoïsme, et qu'on devient capable de compromis, ouvert à la négociation. Aussi sans espaces publics réservés à la participation active des citoyens dans la relation gouvernant-gouverné, sans même une volonté de faire disparaître cette relation, les institutions politiques n'ont-elles de démocratiques que le nom.

Mais pour l'essentiel, lorsqu'on radicalise l'alternative, les théoriciens de la participation présentent en fait des modèles institutionnels conçus pour se substituer aux formes, soi-disant non démocratiques, de gouvernement représentatif contemporaines, et non pour les améliorer. Qu'ils se réfèrent à un modèle idéalisé de la " polis " grecque, à la tradition républicaine de l'Etat cité de la fin du Moyen Age, ou à de nouvelles formes de démocratie créées par le mouvement ouvrier (soviets, syndicalisme révolutionnaire), cette branche de l'alternative est présentée comme principe unique d'organisation de la société dans son ensemble. En fait, le principe qui sous-tend ce modèle est celui d'une non-différenciation entre la société, l'état et l'économie. Il est donc peu surprenant que les " participationnistes " se voient à leur tour traiter d'utopistes et d'antimodernistes.

Ce débat nous laisse donc face à l'antinomie suivante: soit la théorie contemporaine de la démocratie entraîne des ajustements peu démocratiques aux " exigences des sociétés industrielles complexes " et l'abandon du noyau normatif du concept même de démocratie, soit elle offre des visions normatives assez creuses, inconciliables avec les besoins institutionnels de la société moderne.

LIBÉRALISME ET COMMUNAUTARISME

Le débat entre libéraux et communautaristes reprend certains des arguments déjà cités, en les situant sur un autre terrain. En un sens, les deux parties en présence contestent le modèle de la démocratie pluraliste élitaire. Toutes deux rejettent ce que ce modèle a d'utilitaire et d'antinormatif, et cherchent à développer une théorie (normative) convaincante de la légitimité ou de la juridiction démocratique. Le conflit porte sur la formulation de cette théorie. Malgré ce recentrage, ce débat aboutit lui aussi à un ensemble de positions antinomiques, dont il paraît incapable de sortir.

Deux questions, liées entre elles, sont au coeur de cette controverse: l'une est d'ordre épistémologique, l'autre politique. Concernant la première, il s'agit de savoir s'il est possible de formuler une conception formelle, universaliste de la justice, sans présupposer un concept du bien qui soit historiquement et culturellement spécifique. La seconde question est axée sur le problème de l'exercice de la liberté dans le monde moderne. Il faut alors trancher entre deux conceptions de l'idée de liberté: celle qui s'appuie en priorité sur les droits de l'individu et celle qui est fondée sur l'ensemble des règles qui soudent une communauté. Chacune offre un ensemble de réponses différentes, et à vrai dire opposées, sur ce qui constitue les principes qui légitiment une démocratie constitutionnelle. Et ce faisant, la conception même de la démocratie libérale se désintègre en ses composantes.

Les théoriciens libéraux considèrent que le respect des droits individuels et le principe de la neutralité politique constituent les critères de légitimité des démocraties constitutionnelles. La prémisse essentielle du libéralisme juridique est que les individus, en tant qu'individus, possèdent des droits moraux que le gouvernement - et autres institutions - ont vocation de respecter, sous le contrôle des individus eux-mêmes. Ces derniers ne les détiennent pas en vertu d'un consensus social, d'une utilité collective, d'une tradition ou du fait de la grâce divine, mais parce qu'ils jouissent d'une certaine " propriété" (autonomie morale, dignité humaine) qui, en tant que telle, les définit comme des détenteurs de droits. Pour le libéral, l'autonomie individuelle, le principe égalitaire et l'universalisme sont inhérents au concept même de droits moraux. En tant que tels, ces droits constituent le coeur d'une conception de la justice, qui permet de conférer à un régime politique moderne sa caution de légitimité. Le degré d'obéissance à la loi et aux décisions politiques varie en fonction du respect que ce régime accorde aux droits individuels.

Les partisans du communautarisme concentrent leur critique de la thèse des droits sur ses présupposés individualistes et ses prétentions universalistes. Prenant appui sur les premiers, ils argumentent que les idéaux libéraux d'autonomie morale et de développement individuel sont fondés sur un concept de type atomiste et abstrait, sinon contradictoire, du sujet porteur de droits. Ce qui conduirait à privilégier des formes de liberté non politiques (liberté négative) et à encourager une conception appauvrie de l'identité politique, de la représentativité et de la vie morale. En conséquence, les partisans du communautarisme opposent à ces affirmations un ensemble d'arguments, à la fois empiriques et normatifs. Selon eux, les individus s'inscrivent à l'intérieur d'un contexte historique et social, dans le cadre de communautés dont ils tirent leur identité individuelle et collective, leur langue, leur conception du monde, leurs catégories morales, etc. La primauté empirique du social sur l'individuel est ainsi affirmée, contre une soi-disant primauté de l'individu a-social sur la société. Au niveau normatif, les communautaristes accusent les libéraux de ne pas voir que les communautés sont sources de valeurs autonomes et qu'il existe des devoirs et des vertus communautaires (la loyauté, la vertu civique) distinctes des devoirs envers autrui, au nom d'une appartenance à une humanité abstraite. En fait les devoirs de loyauté et d'appartenance sont, et doivent demeurer, premiers.

Quant à la question de l'universalisme, pour les communautaristes ce que le libéral considère comme des normes universelles et enracinées dans le caractère universel de l'humanité (la dignité humaine ou l'autonomie morale) ne sont que des normes particulières, tirées de croyances propres à des communautés spécifiques. L'individu ne peut se forger de conviction solide s'il ne la tient de la communauté à laquelle il est rattaché. Selon leur argument principal, il n'existe pas de devoirs attachés à l'individu abstrait, mais seulement des devoirs propres aux membres d'un ensemble communautaire: le véritable fondement de la théorie morale est donc la communauté et son bien, et non l'individu et ses droits. En réalité les individus n'ont de droits que si ceux-ci découlent du bien commun. En conséquence, l'idée de droits moraux est l'effet d'un universalisme vide, qui s'abstrait à tort de la seule base n'elle des revendications morales: la communauté. Il n'est possible de mener une vie " morale " et de jouir d'une authentique liberté, qu'en se fondant sur une conception commune de ce qu'est une vie juste et bonne, dans le cadre d'une communauté, politique et éthique, propre.

Pour les communautaristes qui se considèrent comme démocrates, le concept de liberté n'est donc pas lié à l'idée de droits moraux, mais bien à la manière spécifique dont les acteurs sociaux décident de ce qu'ils veulent, et doivent, faire. D'où il apparaît que les critiques, empiriques et normatives, de la thèse libérale impliquent que la liberté a son origine non dans l'individu isolé mais dans la société, lieu de l'individualisation, dans les structures, institutions et pratiques de l'ensemble social au sens large. En préférant la vertu civique à la liberté négative, le bien public au moralement " juste ", la participation démocratique aux droits individuels, on induit une pratique communautaire de la citoyenneté publique, à tous les niveaux des institutions sociales, qui devrait pénétrer le caractère, les habitudes et les sentiments moraux de chaque citoyen. Suivant les versions les plus radicales de ces thèses, une société où prolifèrent des revendications liées aux droits individuels ne saurait constituer une communauté solidaire, mais se trouve, au contraire, immanquablement aliénée, anomique, individualisée, dépourvue de sens moral, et connaît un haut degré de compétition.

Un tel débat aboutit également à une antinomie apparemment insurmontable. D'un côté, la tradition libérale qui met l'accent sur les droits individuels et entretient l'illusion d'une éventuelle neutralité politique, apparaît comme à l'origine des tendances égoïstes et désintégrantes de la société moderne, et constitue donc un obstacle majeur à la réalisation d'une société démocratique qui soit fondée sur la vertu civique. De l'autre, la thèse communautariste laisse entendre que les sociétés modernes ne sont précisément pas des communautés articulées sur une conception unique de ce qu'est la " vie bonne ". Les sociétés civiles modernes se caractérisent par la pluralité des formes de vie; elles sont structurellement différenciées et socialement hétérogènes. Une vie moralement satisfaisante implique nécessairement la garantie de l'autonomie de l'individu et de ses droits. De ce point de vue, c'est la démocratie elle-même, en privilégiant le consensus, ou du moins la règle majoritaire, qui met la liberté on danger, à moins qu'on ne limite cette démocratie en respectant les principes fondamentaux garantis par la constitution, qui seuls sont légitimes aux yeux des minorités.


LA DÉFENSE DE L'ÉTAT-PROVIDENCE CONTRE L'ANTI-ÉTATISME NÉO CONSERVATEUR


Le débat entre les défenseurs de l'Etat-providence et ses détracteurs, partisans du laisser-faire, tourne aussi en rond, mais il est plus récent que la polémique qui ronge la théorie démocratique. Certains arguments favorables à l'Etat-providence se placent sur le terrain économique et politique. Suivant la doctrine économique de Keynes, la politique de l'Etat providence stimule la croissance économique et empêche des récessions profondes, en encourageant l'investissement et en stabilisant la demande. Les avantages fiscaux et monétaires accordés aux investisseurs - auxquels viennent s'ajouter la protection sociale, les transferts sociaux et les services publics - compensent les dysfonctionnements, les incertitudes et les risques inhérents au mécanisme du marché, et contribuent à assurer une stabilité générale. Taux de croissance élevé, plein emploi et faible taux d'inflation devraient résulter de cette politique.

De même, le rôle politique de l'Etat-providence devrait lui aussi assurer une plus grande stabilité et permettre l'accroissement de la productivité. D'un côté, l'accès de droit aux services publics et transferts sociaux compense en quelque sorte les effets négatifs du marché, et écarte les dangers d'explosion sociale. De l'autre, la reconnaissance officielle du rôle des syndicats dans la négociation collective et dans l'élaboration d'une politique publique " équilibre " la relation de pouvoir asymétrique entre le capital et le travail, et atténue la virulence de la lutte des classes. Une meilleure répartition des revenus sociaux réduirait le nombre des grèves, augmenterait la productivité, et amènerait les forces du capital et du travail à considérer leur intérêt commun au bon fonctionnement du système économico politique, la croissance et la productivité ayant des aspects bénéfiques pour tous. En soutenant les plus démunis, et en créant les préalables d'une authentique égalité des chances - ce qui pour les partisans de l'Etat-providence constitue le seul contexte universaliste possible au bon fonctionnement des droits politiques et civiques - l'Etat-providence donnerait finalement une réponse positive à la revendication d'égalité et de justice des sociétés capitalistes libérales. Loin d'être gêné par le statut " anormal " de ce qu'on appelle les droits sociaux, un théoricien comme T.H. Marshall les classe au niveau le plus élevé (Class, Citizenship and Social Development, 1964) dans la hiérarchie des droits civiques.

Jusqu'ici, les remarquables taux de croissance, la stabilité relative des économies capitalistes occidentales de l'après-guerre, ainsi que l'amélioration du niveau de vie qu'elles ont autorisée, ont été des acquis qui ont permis de justifier l'intervention de l'Etat. Dans le contexte nouveau d'une croissance réduite, les néo-conservateurs, qui prônent un retour au laisser faire, jugent négativement les aspects économiques et politiques de l'Etat-providence. Malheureusement pour ses partisans, leurs arguments sont loin d'avoir un poids négligeable. Les forts taux de chômage et d'inflation, comme la faiblesse des taux de croissance qui ont affecté les économies capitalistes occidentales depuis les années 70 viennent renforcer l'argumentation des détracteurs de l'inefficace réglementation étatique. Ceux-ci peuvent d'ailleurs se targuer de certaines réussites, là où leurs choix politiques ont été appliqués.

Sur le plan économique, on oppose trois arguments aux mesures prises par l'Etat-providence. Contre celles qui ont une incidence négative sur l'investissement et le goût au travail, et constituent une menace sérieuse pour la viabilité d'une classe moyenne indépendante. Les mesures fiscales et les réglementations qui affectent le capital, alourdies des augmentations salariales gagnées par l'action syndicale, sont jugées en partie responsables de la baisse des taux de croissance. De plus, dans un contexte de concurrence sévère, ces mesures découragent les investissements sur les marchés intérieurs, qui sont perçus comme non rentables. On explique la désaffection à l'endroit du travail, par l'existence d'une protection sociale extensive et l'existence d'allocations-chômage qui permettraient aux travailleurs d'éviter les emplois pénibles et d'échapper ainsi aux pressions normales du marché. La masse des travailleurs disponibles va en diminuant, et parallèlement, des secteurs entiers de la classe ouvrière viennent grossir les rangs des bénéficiaires de l'Etat-providence. L'éthique du travail se perd, les travailleurs devenant à la fois plus exigeants et plus rétifs à l'effort. Enfin, la classe moyenne indépendante est étranglée par des taux d'imposition et d'inflation élevés. L'émergence d'une " nouvelle classe moyenne " de fonctionnaires professionnels et de bureaucrates de haut niveau ne fait qu'exacerber ces problèmes, car ces couches ont intérêt à la reproduction et à l'extension d'une clientèle dont leurs emplois sont tributaires. Les mesures économiques de l'Etat-providence sont donc contradictoires à plus d'un titre: prises pour stimuler la demande, elles sapent l'investissement; choisies pour donner la sécurité économique aux travailleurs, elles leur ôtent le goût du travail; en voulant tempérer les effets néfastes des tendances sauvages de l'économie de marché, elles accroissent encore les problèmes économiques et créent un énorme secteur d'Etat dilaté, non productif.

Sur le front politique, l'argument des néo-conservateurs est que les mécanismes mêmes mis en place par les Etats- providence pour résoudre les conflits et créer une meilleure égalité des chances (droits juridiques, extension du secteur public) ont, en fait, donné naissance à de nouveaux conflits. En défendant certaines catégories, les droits et la liberté d'autres couches de la population ont été violés. En portant atteinte au droit essentiel qui fonde le système libéral du marché: la propriété privée, l'intervention et la réglementation étatiques sapent, à la fois, la liberté d'entreprendre et le désir de réussite des travailleurs. Loin d'étendre la justice sociale ou l'égalité des chances, l'Etat-providence mine les conditions mêmes de leur existence. En résumé, il récompense l'échec plutôt que le succès. En outre, pratiquée au nom de l'égalité, l'intervention de l'Etat dans la vie quotidienne de ses administrés constitue une sévère menace pour la liberté, la vie privée et l'autonomie.

Ajoutons que, pour ces auteurs, ces mécanismes auraient fait naître une masse d'espoirs et de revendications multiples, qui ont instauré une situation générale totalement ingouvernable. Alors que les institutions démocratiques de masse de l'Etat-providence - le système multipartisan (parti attrape-tout) fondé sur le suffrage universel, la politique des groupes d'intérêts, la négociation collective, un large ensemble de droits sociaux - promettaient de canaliser la lutte politique sous des normes acceptables et inoffensives (la fin de l'idéologie) et d'intégrer les ouvriers dans le système politique et économique du capitalisme tardif (la déradicalisation) - elles en viennent à provoquer une dangereuse surcharge du système politique et à déséquilibrer l'autorité de l'Etat. Bref, l'explosion des droits, qui irrite tant les " communautaristes " démocratiques, inquiète plus encore les critiques néo conservateurs de l'" étatisme ". En s'imposant des obligations qu'il n'a pas les moyens de remplir, l'Etat fait naître davantage encore d'espoirs qu'il ne peut satisfaire; il devient à la fois monstrueux et faible, et souffre d'une dangereuse perte d'autorité. De ce point de vue, une contradiction politique centrale est inhérente à l'Etat-providence : pour que l'Etat puisse mieux répondre à l'inflation des revendications, il en arrive à restreindre les libertés elles- mêmes, les modalités participatives, et les droits qui leur sont associés.

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