|

L'intervention auprès des pères : ça bouge
Luc Ferland
CLSC - CHSLD d’Autray
Nos enfants ne demandent pas notre performance, mais notre présence ! Luc Ferland, père de Hélène, 25 ans et Eveline, 23 ans.
Elles ont déjà eu 6 mois, 3 ans, 7,12 18 ans Père pour la vie !
Que de difficultés j'ai rencontrées avant de me sentir à l'aise dans mon rôle de père ! Pendant longtemps, j'ai cru que ce malaise était associé à ma situation de père « de fin de semaine ». En jasant avec d'autres pères, j'ai réalisé combien ce questionnement était d'actualité dans notre société et pas seulement pour les pères vivant dans la même situation que moi. Le statut de père pourvoyeur, quoiqu'encore bien réel, a perdu ses galons, sans avoir été remplacé socialement par une nouvelle reconnaissance significative.
Un contexte qui m'a porté à écrire, animé de la méconnaissance que les gens avaient de notre rôle, allant même parfois jusqu'à en mettre en doute son importance. Une méconnaissance qui m'affectait moi-même, nourrissait mes insécurités, stimulée par le discours d'un grand silence qui amplifiait les perceptions négatives, allant du père absent au père irresponsable, en passant par le papa gâteau, instable et profiteur, accusé de ne pas être là au bon moment et ce père violent de la manchette des journaux, au moment où éclate sa souffrance.
Chaque article portait le sous-titre de : « Nos paternités dans l'ombre » (1) illustrant combien nos paternités sont bien vivantes, mais vécues dans l'ombre, et ombragées davantage de cette maladresse à les exprimer.
Il y a une dizaine d'années, quelques initiatives sont risquées alors pour relancer l'importance des papas au grand jour : le livre de Guy Corneau « Père manquant, fils manqué » (2) sonnent une forme d'alarme, pendant que Carl Lacharité (3), du département de psychologie de l'Université du Québec à Trois-Rivières se préoccupe des pères en milieu défavorisé ; le colloque « Pères à part entière » tenu à l'université de Montréal en 1994 où plein de pères qui se croyaient tout seuls se sont mis à parler ensemble, où plein d'intervenants se sont dit « Faudrait bien faire de quoi » !
Les sessions « Pères présents, Enfants gagnants », avec Colette Thibodeau et Denis Beauchamp (4), qui consacrent l'importance d'une approche spécifique pour soutenir les pères ; la naissance d'Initiative Place aux pères » de Pointe Calumet (5) où l'empowerment des pères se donne une emprise et de Coopère Rosemont (6) qui nous interpelle à la diversité des acteurs. C'est également dans cette foulée des nouvelles expériences, que sont nées les sessions d'entraide « C¦ur de pères » à Cible Famille Brandon (7), où la paternité n'est pas une problématique, mais bien une dimension importante de nos vies, qui grandit dans l'entraide. Une recherche de Dominique Arama en 1996: « Recension des projets d'intervention ayant trait à la paternité dans la grande région de Montréal » (8), nous donne un bon aperçu de plusieurs autres initiatives qui se développent.
Des pères osent mettre des mots sur leur silence.
L'absence des pères nous questionne. Se sentent-ils concernés par nos interventions ? Sont
ils si absents ? Absents de nos attentes, oui peut-être . Mais si nous osions les rejoindre à partir de ce qu'ils sont, de ce qu'ils portent dans leur c¦ur de pères, et non à travers le filtre de nos préjugés, de nos déceptions, de nos attentes non-réalisées . Difficile de faire abstraction de notre propre réalité de fils, de fille, de mère ou de père également. Nous sommes tous et toutes concernés, c'est important d'en percevoir l'influence dans nos interventions !
Oui nos paternités sont bien vivantes, une corde sensible en nous, source d'émerveillements, de grandes joies, mais aussi de souffrances, de mal profond. La nécessité de faire quelque chose pour les pères devient de plus en plus évidente, et pour ce faire, d'abord leur donner de l'espace pour qu'ils aient leur place et se sentent concernés dans leur spécificité.
Quand une porte te résiste, c'est peut-être que tu ne l'ouvres pas du bon côté.
( plagiat d'un auteur inconnu)
Écouter et être attentifs à ce que les pères ont à dire et à la manière qu'ils ont de le dire. Que vivent-ils de particulier ? Que de bons moments nous vivons dans nos sessions « C¦ur de pères » où chacun tient le micro ! Les gars, ça parle pas de leurs sentiments, de leurs émotions, de choses sérieuses et intimes la « joke » du siècle !!! Bien sûr qu'il y des murs, mais au-delà, quand on prend le temps Germain Dulac (9) a fouillé la-dessus d'ailleurs.
Intervenir auprès des pères n'est plus un phénomène nouveau. Nous sentons la vague. Les initiatives se multiplient. De plus en plus d'intervenants, d'organismes, d'établissements reconnaissent le besoin, et au-delà du bon vouloir, cherchent des moyens concrets pour passer à l'action. Parmi les outils pour nous aider, la Direction de la santé publique de Montréal
Centre vient de créer un nouvel outil qui s'adresse aux intervenants de différents milieux, organismes et établissements : la session « Pères en mouvement, pratiques en changement » (10).
« Pères en mouvement, pratiques en changement »
L'an dernier, la Direction de la santé publique de Montréal-Centre, dans le cadre de la priorité nationale des Directions de santé publique sur la valorisation du rôle de père, a mis sur pied une nouvelle formation s'adressant aux intervenants de différents milieux susceptibles de rejoindre des pères. Cette formation, d'une durée de deux jours, vise à sensibiliser les intervenants et développer chez ces derniers des habiletés à susciter, encourager ou maintenir un plus grand engagement paternel. Quatre volets y sont particulièrement abordés : la sensibilisation au rôle de père, la place aux pères dans nos services et organismes, le développement de nos pratiques et la promotion de l'engagement paternel dans la communauté, sous le grand vocable de l'intersectoriel.
Au CLSC-CHSLD D'Autray, en collaboration avec l'organisme communautaire Cible Famille Brandon, nous avons eu l'occasion l'an dernier de participer à l'expérimentation de cette outil. L'impact auprès des participants, dont la mise sur pied d'un groupe de pères dans un organisme famille, nous a motivés à en faire la promotion dans notre région. Nous avons reçu une subvention de la Régie Régionale de Lanaudière, nous permettant de donner cette formation sur l'ensemble du territoire de Lanaudière, soit dans chaque MRC. Le projet est commencé depuis avril dernier. L'intérêt des intervenants de mieux s'outiller est vraiment là. Nous prévoyons rejoindre six groupes d'intervenants, un par MRC, soit 120 participants d'ici janvier. Et les inscriptions actuelles nous le confirment.
Lors de ces formations, la réflexion s'amorce sur le rôle du père : « Le rôle du père a-t-il changé » ! Souvent le débat s'envenime. Pour certains, non le rôle du père n'a pas changé, avec plein de faits à l'appui. Les tenants du oui ont aussi plein d'exemples à apporter. Et le débat pourrait devenir stérile et s'étendre pendant longtemps en donnant raison aux deux. Mais voilà, comme par magie, le consensus s'installe rapidement avec la question suivante : Comme intervenant, quel rôle je veux renforcer ? Le rôle traditionnel ou le rôle du père d'aujourd'hui dans les bégaiements de sa nouvelle identité? Tous et toutes deviennent unanimes à vouloir aider le père dans sa présence auprès de l'enfant et à vouloir trouver des moyens pour le faire, qu'ils soient anciens ou nouveaux. L'enfant en a besoin !
Bonjour le nouveau papa, comment ça va ?
Suite à la formation « Pères en mouvement, pratiques en changement », Chantal est infirmière, intervenante en périnatalité. Avec un grand sourire, fière de son coup, elle nous raconte : « D'habitude, après la naissance, quand j'appelle les parents, je parle toujours à la mère. Et si c'est le père qui me répond, je lui demande de me passer la mère, après tout c'est elle qui a les signes vitaux à vérifier ! Mais voilà Aujourd'hui, si c'est le père qui répond : « Bonjour le nouveau papa, comment ça va ? L'accouchement ça a été comment pour toi ? Ça se passe comment tes premières journées ?
As-tu pu prendre congé ? » Et la conversation s'engage.
Chantal nous a partagé tout son étonnement à entendre ce que les pères ont à dire et comment ça les tient à c¦ur. La glace est plus facile à briser quand le père est un peu connu et a déjà participé aux cours prénataux. Pour les autres, il y a d'autres moyens à trouver. Une initiative qui ne demande pas un gros plan d'intervention, mais bien d'être attentifs pour y penser ! Et ça n'enlève rien à l'intervention auprès de la mère et le père se sent reconnu ! Peut-être que ça peut aider à renforcer son implication !
J'ai osé faire les premiers pas !
Lynda est agente de relations humaines. Elle rencontre les parents à domicile, c'est-à-dire les mères, dans le cadre du programme OLO. Elle vient d'entrer dans mon bureau toute enthousiasme. « Luc, je viens de vivre une expérience que je veux te partager. Tu sais toi pis tes affaires de pères ! Je viens de rencontrer une famille qui fait partie d'OLO. Quand je suis arrivée dans la maison, la mère m'a dit bonjour, le père aussi. Nous sommes restés dans la cuisine, la mère et moi, lui il est parti dans le salon! » A date, rien de bien excitant, copie conforme d'un modèle bien connu de l'intervenante!
« Avant je me disais toujours que c'est au père, s'il est responsable à faire les premiers pas.
Mais voilà peut-être que le père ne voulait pas déranger, que c'était moins important de le rencontrer, qu'il se sentait pas concerné, qu'il avait peur d'être jugé, que c'était une affaire de femmes J'ai osé faire les premiers pas ! « Monsieur ça ne vous tente pas de venir vous asseoir avec nous, c'est votre enfant aussi » Il s'est fait un peu hésitant, mais il est venu. Crois-le ou pas Luc, j'ai trouvé qu'il était plus impliqué que la mère et il avait plein d'affaires à dire, même plusieurs points de notre rencontre vont reposer sur lui. » En d'autres temps, il serait resté dans le salon, listé parmi les pères non-impliqués. Elle était toute fière du geste qu'elle venait de poser. « C'est vos histoires de pères qui m'ont fait agir de la sorte ». Lynda faisait partie des 35 intervenants qui ont participé, la semaine précédente, à un dîner-rencontre de sensibilisation sur le thème de la paternité dans le cadre de la Semaine de la famille, organisée par le comité multidisciplinaire du CLSC sur la valorisation du rôle de pères dans nos interventions, mis sur pied suite à la formation « Pères en mouvement, pratiques en changement ». Des échanges des plus positifs à partir de l'expérience de chacun.
Et nous comme O.C. ?
De prime abord, trois volets à explorer pour notre rôle : -
Par eux, entre eux, avec eux et pour eux, entraide et promotion Donner force à l'empowerment des pères, par le support à la mise en place et l'accompagnement de groupes de pères dans des organismes communautaires. -
Stimuler des ressources du milieu à se concerter pour une plus grande promotion du rôle de père dans notre milieu. Nombre d'acteurs sont touchés et concernés par la paternité .-
Participer au comité multidisciplinaire du CLSC ou équipes de programmation famille pour renforcer la valorisation du rôle des pères dans nos interventions. Rappeler d'être attentifs, explorer des perspectives.
Plusieurs autres organisateurs communautaires vivent des expériences auprès des pères. Ce serait intéressant d'en entendre parler
Le silence des pères, une pauvreté à contrer, une pauvreté sociale et culturelle, pauvreté qui nous laisse à nous-même dans nos difficultés et la quête de notre nouvelle identité, une pauvreté qui nourrit plein de préjugés et d'images négatives à notre égard, pauvreté d'une estime de soi déguisée pour se donner l'air d'un gars de Harley, dissimulant une grande souffrance cachée, qui trop souvent éclate au grand jour Une pauvreté qui interpelle !
Quelques références
(1) Ferland Luc, Nos paternités dans l'ombre, compilation d'une série d'articles, 1996
(2) Corneau Guy, Père manquant, fils manqué, Éditions de l'Homme, Montréal, 1989
(3) Lacharité Carl, Comprendre les pères de milieux défavorisés, conférence, tirée de
Présence de pères, acte du premier Symposium national sur la place et le rôle
du père, Direction de la santé publique de Montréal-Centre, 2001, p. 57 à 61.
(4) Beauchamp Denis et Thibaudeau Colette
Pères présents, enfants gagnants, guide à l'intention des intervenants, Hôpital Ste
Justine, Montréal, 1995, 198 pages.
(5) Ouellet Francine, Turcotte Genevière, Desjardins Nicole
À Pointe-Calumet, on fait place aux pères.
Analyse d'implantation d'initiative Place-Ô-Pères, un projet d'action communautaire sur l'engagement paternel, Direction de la santé publique Montréal-Centre, 2001, 120 pages.
(6) Ouellet Francine, Turcotte Genevière, Desjardins Nicole
À Rosemont, ça coopère. Analyse d'implantation d'un projet d'action
intersectorielle sur la paternité, Direction de la santé publique Montréal-
Centre, 2001, 108 pages.
(7 Arama Dominique et Bouchard Camil : Recension des projets d'intervention
ayant trait à la paternité dans la grande région Montréal, Grave, Groupe de
recherche et d'action sur la victimisation des enfants, Université du Québec à
Montréal, 1996, 95 pages.
(8) Ferland Luc et Ménard Muriel
Les sessions d'entraide « C¦ur de Pères », guide d'animation , Cible Famille Brandon, 1992, 160 pages.
(9) Dulac Germain, Intervenir auprès des clientèles masculines. Théories et pratiques
québécoises, Centre d'études appliquées sur la famille, École de service social,
Université McGill, 1999, 82 pages
(10) Forget Gilles et Ouellet Francine
Pères en mouvement, pratiques en changement, guides du formateur et des participants, Direction de la santé publique Montréal-Centre, 2001.
|