M. Gilles Beauchamp
Au risque de répéter ce qui a déjà été dit, oui, nous sommes très
heureux de vous avoir avec nous ce soir. On n’a pas si souvent l’occasion de
rassembler la petite famille des intervenants communautaires en CLSC des quatre
coins du Québec! Nous sommes aussi très heureux de voir la participation des
représentants d’organismes communautaires avec lesquels nous travaillons, avec
lesquels nous pourrions travailler.
L’avenir est au communautaire, semble-t-il. De fait nous avons
beaucoup de raisons de le croire...
quand on entend le président du mouvement Desjardins prendre des
positions fermes pour le mouvement communautaire... ça peut en surprendre
quelques-uns, mais on peut comprendre... de la part d’un mouvement coopératif...
quand c’est le président de la chambre de commerce qui prend fait
et cause pour le mouvement et les ressources communautaires, et qu’on regarde ça
avec un peu de recul, ça n’est pas surprenant, c’est renversant!
On pourrait presque se demander si les patrons ne sont pas en train
de reprendre la “chemise à carreaux” que les organisateurs ont laissée au
vestiaire!! A moins que ce ne soit le mouvement communautaire qui change de
couleur? De fait, on peut penser qu’il y a un peu des deux. Pendant que les
organismes communautaires font la preuve de leur efficacité dans des domaines
autrefois laissés aux mains des “autres classes”: la direction d’entreprises,
l’employabilité... Parallèlement certaines entreprises deviennent plus sensibles
à leur “rôle social”, à des questions qu’on laissait autrefois à la seule
responsabilité de l’État: l’environnement vient tout de suite à l’esprit, mais
aussi le développement local, le parrainage de jeunes entreprises...
Si l’avenir est au communautaire, et cette assertion peut être
appuyée de plusieurs rapports sérieux et crédibles, tant en matière
d’environnement, de santé, de santé mentale... Le présent, lui, ne l’est pas
encore! On l’a déjà dit ailleurs, le communautaire manque de moyens!
Si le communautaire de l’avenir, c’était d’abord et avant tout une
question de sous, une façon d’économiser sur les coûts des services publics
encore à développer... une telle perspective serait non seulement injuste pour
les producteurs de services de ce secteur, mais elle passerait à côté de
l’essentiel.
A mon avis, l’essentiel en matière communautaire, c’est la
conscience. La conscience et la perception de soi, chez les plus démunis, ceux
qu’on a parqués dans des hôpitaux et asiles pendant des décennies, et qu’on
voudrait tout à coup rendre “autonomes”, magiquement. Ceux, aussi, à qui l’on a
interdit de travailler, sous peine de sanctions, pendant des années, des
décennies, les “assistés” qu’on voudrait soudainement réhabiliter... Je ne ferai
pas le tour de toutes les problématiques, le même pattern s’applique.
La conscience de soi, mais aussi celle des autres. La solidarité,
qui se nourrit du sentiment d’appartenance, d’une certaine fierté d’être de ce
groupe, de cette région, ou plus globalement du genre humain, cette conscience
sociale c’est aussi une partie essentielle de ce qui fait qu’un organisme
communautaire est communautaire. Ça ne se fait pas toujours au même niveau de
généralité, avec la même acuité politique... pour certains organismes, certains
participants, il s’agit d’un apprentissage de base à la vie démocratique, à la
société tout court. Mais c’est un premier pas sans lequel les autres ne mènent
nulle part!
Si ce travail sur les consciences est essentiel, pour définir
l’action communautaire, l’essentiel c’est comme l’amour: ça prend au moins un
peu d’eau fraîche, en plus, pour en vivre! C’est dire que les organismes avec
lesquels nous travaillons, ceux que nous sommes amené à créer, sont, et sans
doute le seront-ils de plus en plus, inscrits dans des cadres programmatiques.
Ils doivent produire et produire quelque chose de plus que la conscience.
Je voudrais dire ici quelque chose à propos des “commandes” qui
sont quelques fois passées, par la direction ou une équipe multidisciplinaire de
CLSC. Quelqu’un a identifié un besoin dans la population, et alors on “passe la
commande” à l’Organisateur Communautaire de développer une ressource. Développer
des ressources, encore faudrait-il avoir les moyens de faire vivre ces
ressources. Mais aussi, l’implication, l’entraide, la conscience sociale, ça ne
s’inocule pas à l’intraveineuse!
Quoiqu’il en soit, notre action, à l’aube des années ‘90, sera
confrontée à cette double contrainte: celle qui nous fait garder le cap sur
l’essentiel, et celle qui met de l’essence dans le moteur!
Nous aurons à inventer, à négocier de nouvelles façons d’entrevoir
et de développer le communautaire, des façons qui ne sont déjà plus celles des
années ‘70, où le mouvement communautaire se caractérisait par sa radicalité, sa
combativité - mais dans une position d’extériorité par rapport aux services
(donnés par l’État) par rapport au travail (géré par les patrons). Après une
décennie (les années ‘80) de reculs, de recherches - d’hésitations -une décennie
qui commençait bien mal, il y a 10 ans et 4 jours, pour plusieurs d’entre nous
avec l’échec du référendum, mais aussi durant la même période, avec le
Reaganisme, le Thatcherisme qui promettaient sans vergogne de résoudre
magiquement tous les problèmes.
La décennie qui s’ouvre - on peut l’espérer et y travailler, en
s’en donnant les moyens - pourrait voir enfin mieux reconnu le travail fait dans
les organismes communautaires. On peut aussi souhaiter que certaines
populations, aujourd’hui et hier marginalisées, stigmatisées, gagneront en
reconnaissance et en insertion sociale. On peut croire, et ici je donne au
mouvement communautaire un lourd mandat, que si ce mouvement réussit à gagner en
reconnaissance et en moyens - sans perdre son essence - nous finirons la
décennie mieux outillés comme société pour faire face aux grands défis du
nouveau millénaire: qu’on pense aux problèmes de vieillissement, à celui des
relations entre les nations, à celui de l’écologie, etc.
Ces grands problèmes ne se résoudront pas à l’ancienne i.e. en
parachutant des programmes, des politiques d’en haut. Ils devront engager
l’action consciente des citoyens.
Je voudrais terminer en revenant aux moyens - ceux que nous devrons
avoir pour poursuivre notre travail d’échange et de concertation. Nous n’aurons
sans doute pas le temps de terminer une fois pour toutes en une fin de semaine
les débats ici amorcés! Nous souhaitons que les discussions autour des sept
thèmes qui organisent le colloque amènent la création de comités de travail, sur
chacun de ces thèmes. Des comités qui pourront, éventuellement, organiser
d’autres sessions au niveau régional et relever, pousser plus loin les pistes
d’action ici ébauchées.
Un autre moyen à se donner, c’est celui du regroupement des
intervenants en action communautaire. Nous voulons poursuivre le travail de
formation, de concertation des efforts entre nous et avec le mouvement
communautaire; à ce propos, vous n’êtes pas sans savoir qu’une organisation, ça
ne se tient pas tout seul... que des comités de travail, qui doivent se réunir,
à l’échelle provinciale, dans notre bien grand pays, ça coûte cher!!
Depuis près de trois ans et demi que l’initiative de ce
regroupement fut lancée, elle aura drainé beaucoup d’enthousiasme et
d’engagements gratuits. Il en faudra encore et même plus de ces engagements, de
cet enthousiasme. Mais nous devrons mieux les supporter et se doter d’une
infrastructure, d’un secrétariat plus permanent.
Pour une fois, faisons mentir l’adage du “cordonnier mal chaussé”,
en devenant membres du Regroupement!